Quelle différence peut-on faire entre la matière et le corps ?

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L'analyse du professeur


La théologie chrétienne nous apprend que nous ne sommes que poussière et que nous retournerons poussière. Le corps humain est ici présenté comme appartenant à la matière la plus sommaire : il est le dernier degré de matière et ne possède aucune qualité supérieure à la matière. Pourtant, nous refusons intuitivement une telle identification. Ou plutôt nous l’acceptons, mais de notre corps mort. Le corps deviendra poussière parce qu’il aura perdu la vie, parce qu’il ne sera plus vraiment un corps et redeviendra une pure matière inerte et corrompue. Comment ce passage est-il possible ? Qu’est ce que le corps perd exactement en redevenant simple matière ? Quelle différence peut-on faire entre la matière et le corps ? La question se pose avec d’autant plus d’insistance que le corps, conçu comme l’ensemble autonome vivant de nos organes, ne semble pas fondamentalement différer de la matière, puisque chacun de nos organes est justement composé des atomes de matière, c’est-à-dire d’éléments simples et premiers dont la combinaison donne à toute réalité sa substantialité. Le problème que pose cette question est donc celui de savoir dans quelle mesure le corps possède une autonomie qui ne dépend pas de la matière. S’il me semble intuitivement que le corps n’est pas que matière, cette hypothèse n n’est-elle pas paradoxale puisqu’elle ne serait valide qu’à la condition de ne pas résumer le corps à un agencement de matière, c’est-à-dire à la condition d’attribuer sa raison d’existence et d’unité à un autre principe que celui des stricts agrégats matériels.

Nous nous attacherons d’abord à montrer que le corps se conçoit différemment de la matière, puisqu’il est de la matière formée qui dépend d’un principe spirituel qui ne peut se réduire à la matière (I). Néanmoins, nous constaterons que cette distinction abstraite peine à se fonder dans la réalité des choses vécues, ce qui nous conduira à penser que la différence entre matière et corps relève d’une croyance illusoire et non d’une expérience vérifiable (II). Pour autant, il nous faudra également constater que le corps fait exister son unité matérielle, ce qui nous portera alors à réfléchir à ce qui fait que le corps, tout en étant exclusivement de la matière, possède néanmoins une autonomie d’organisation qui condamne de le voir uniquement comme un agrégat de matière (III).

(...)

Plan proposé

Partie 1

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Le fait que le corps soit doté d’une autonomie de mouvement semble indiquer qu’il possède une dynamique propre qui lui permet de faire exister sa matière.

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En ce sens, le corps est distinct de la matière : il est plus qu’une unité matérielle puisqu’il possède un principe d’organisation que nous identifions habituellement à la vie.

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Dès lors, comme le montre Aristote dans la deuxième partie du De l’âme, ce que nous appelons âme est le principe directeur du corps, c’est-à-dire ce par quoi le corps est corps et se distingue de la matière inerte.

Partie 2

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Une telle définition du corps pose toutefois problème. En effet, si nous autopsions un corps, nous ne trouvons à l’évidence pas autre chose qu’un composé de matière.

b

Il semblerait ainsi que le corps est bien une matière organisée, mais dont l’organisation tient à la correspondance entre ses parties, à leur unité fonctionnelle.

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Nous sommes donc obligés de suivre Diderot qui, dans la Lettre sur les aveugles, démontre par l’intermédiaire du mathématicien aveugle Saunderson, que le corps n’est que de la matière dont la vie émerge en raison des propriétés interne à cette matière.

Partie 3

a

Il reste que nous sommes alors bien en peine d’expliquer comment certains composés de matière sont inertes (comme une pierre) alors que d’autres font corps, c’est-à-dire possède une autonomie de fonctionnalité qui en font de la matière animée et vivante.

b

Ce problème nous conduit ainsi à penser que ce qui différencie le corps de la matière pure est l’émergence d’un certain nombre de propriétés dynamiques qui ne peuvent se résumer à des simples connections de matière mais donnent naissance à une unité supérieure qui domine le composé de matière.

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À cet égard, nous parvenons donc à penser, avec Nietzsche, que le corps se distingue de la matière parce que la matière particulière qui le compose donne naissance à une autonomie de fonctionnement que l’on identifie à la vie, c’est-à-dire à une volonté de puissance qui pousse la matière unifiée à persister dans l’existence.