Annales 2017 - Défendre ses droits, est-ce défendre ses intérêts ?

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L'analyse du professeur


Lorsque Charles Louis de Secondat, baron de La Brède et de Montesquieu écrit De l'esprit des lois en 1748, il défend une conception du gouvernement républicain qui va contribuer à mettre fin à l'Ancien Régime et aux privilèges accordés à la noblesse. Un tel engagement semble à cet égard illustrer le fait qu'il est possible de se battre pour des causes qui ne sont pas nécessairement toujours en accord avec des intérêts personnels, puisque Montesquieu est lui-même issu d'un ordre qui jouit de droits supérieurs au Tiers-État. On ne peut donc l'accuser d'être, à l'instar du Figaro de la pièce éponyme de Beaumarchais, un valet dénonçant le droit du sang de ceux qui ne se sont que « contentés de naître ».


Le sujet « défendre ses droits, est-ce défendre ses intérêts ? » invite à cet égard à penser les raisons qui peuvent séparer la conscience des intérêts de celle des droits. Si les intérêts semblent se définir comme les choses dont un individu conçoit qu'elles peuvent améliorer sa position particulière, au regard des caractéristiques personnelles de cette position, il paraît nécessaire d'opposer une telle définition aux droits, qui se définissent plutôt comme ce qui appartient objectivement à une personne dans un ordre social et politique, ce qui lui revient et lui rend justice selon les normes en vigueur dans une telle société. Cette opposition se fonde en effet sur la différence qu'il y aurait entre une perspective subjective et individuelle, et un regard objectif et impartial : par principe, lorsqu'un individu se conçoit à partir de lui-même (intérêt), le regard qu'il porte sur lui n'est pas le même que lorsqu'on le conçoit à partir du regard surplombant de l'ensemble (droit), à partir de la relation qu'il a avec les autres, et en fonction de ces autres. Pourtant, si les deux regards sont méthodologiquement contraires, ils ne sont pas nécessairement contradictoires. D'une part, il se peut que l'ordre social et politique favorise exclusivement mon regard, comme ce fut le cas par exemple dans des sociétés de droit monarchique absolu (où le roi est celui qui fixe la règle de droit et la pense à partir de sa perspective personnelle), ou encore que la conscience que j'ai de ma relation aux autres m'oblige tellement que je conçois en même temps le devoir que j'ai à leur égard, et que je vois mon intérêt comme dépendant de celui des autres, ce qui m'obligerait alors à adopter le regard objectif du droit. Le problème qui se pose ici est donc celui de savoir jusqu'à quel point la conscience individuelle de l'intérêt n'implique pas nécessairement la conscience des autres et n'est pas ouverte à la position objective d'un droit, et si réciproquement l'élaboration d'un droit doit être nécessairement objective et potentiellement affranchie du jeu des intérêts personnels.
Nous tenterons tout d'abord de montrer que l'opposition de l'intérêt et du droit découle nécessairement de la forme de la conscience individuelle de soi face aux autres. Nous en viendrons toutefois ensuite à saisir que la conscience des autres ne se réalise pleinement que par la figure d'autrui, qui oblige ainsi progressivement à renoncer à un intérêt égoïste. Nous achèverons enfin notre démonstration en adoptant une position plus prudente à l'égard de la réduction de la distance entre droit et intérêt, en montrant que le droit n'est jamais qu'une formulation imparfaite d'intérêts.

(...)