L'expression perdre sa liberté a-t-elle un sens ?

Partager sur Facebook Partager sur Twitter


L'analyse du professeur


Dans Matrix 1, Néo, le héros, est séquestré pas la police politique de l'univers virtuel, « la Matrice ». Il demande à pouvoir téléphoner, conformément à ses droits, mais constate juste après l'avoir dit qu'il ne peut plus ouvrir la bouche : son visage a été modifié par l'agent qui lui répond qu'il ne sert à rien de téléphoner lorsque l'on n'est pas en mesure de parler. La scène pourrait être triviale, mais elle interroge la notion même de liberté en ce qu'elle a de plus fondamental : classiquement définie comme pouvoir de faire ce que l'on souhaite, à quoi rime une liberté qui se trouve sans cesse bornée par notre pouvoir fini, par les limites de notre corps et les faiblesses de notre esprit ?

À cet égard, l'expression « perdre sa liberté » révèle toute son ambiguïté. En effet, cette expression ne semble avoir un sens que si elle correspond à une réalité. Pas de liberté sans pouvoir pourrions-nous dire. Toutefois, nous constatons également que toute nos actions peuvent se penser sur le mode du déterminisme, dans la mesure où nous pouvons les expliquer à partir de causes qui pèsent sur notre volonté, et non simplement à partir de nos raisons libres d'agir. En ce sens, nous avons bien un sentiment de liberté, mais ce sentiment ne correspond à aucun pouvoir réel. Perdre sa liberté reviendrait alors à perdre non un pouvoir mais une idée. L'expression aurait-elle alors encore un sens, ou ne serait-elle qu'une façon de parler dépourvue de signification profonde ?

Nous nous attacherons à montrer tout d'abord que la liberté semble reposer sur le pouvoir de dominer les obstacles matériels et psychologiques pour décider par soi-même et réaliser cette décision. Néanmoins, nous constaterons que si la perte de la liberté semble alors avoir un sens concret, cette perte devient insignifiante dès l'instant où nous réalisons qu'une telle liberté n'est que le fait de l'ignorance, ce qui nous poussera à repenser la liberté comme un sentiment et non comme une réalité. Toutefois, nous devrons enfin constater que la signification de la liberté s'en trouverait alors considérablement appauvrie, ce qui nous conduira à nous interroger sur la possibilité de redonner un sens réel à l'effectuation de l'acte libre.
(...)